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Michèle Audin, par Jean-Pierre Escofier

Publié par rennesensciences sur 18 Juin 2026, 11:21am

Catégories : #notes-de-lecture-c28685994

Michèle Audin : femme de maths, de lettres et d'histoire

Michèle Audin est décédée le 14 novembre 2025 à 50 jours de ses 72 ans ; elle était née le 3 janvier 1954. Elle était enthousiaste, percutante, passionnante. Elle était douée pour plein de choses. Il y aurait tellement à dire sur Michèle Audin. Dans ce court texte, nous ne pouvons tout évoquer.

Elle est née à Alger, où vivent son père Maurice (1932-1957), militant communiste, assistant de mathématiques à l'Université d'Alger qui prépare un thèse et sa mère Josette (née Sempé, 1931-2019), professeur de mathématiques. Vous savez sans doute que Maurice Audin a été arrêté par les parachutiste français, qu'il a été torturé par l'armée française et a été déclaré mort le 21 juin. Michèle avait trois ans et deux petits frères. Vous connaissez sans doute aussi les combats menés par Josette Audin et  sa famille, depuis le premier jour (plainte pour homicide le 4 juillet, création du comité Maurice Audin en novembre, soutenance de la thèse le 2 décembre en Sorbonne, in abstentia, etc.). L'amnistie pour tout ce qui s'était passé en Algérie avait été décrétée en 1962 et la torture en Algérie par l'armée française n'était pas reconnue. Vous savez aussi que Nicolas Sarkozy avait proposée la légion d'honneur à Michèle Audin, ce qu'elle avait refusée. Le comité Maurice Audin a été lancé en 1957. C'est Emmanuel Macron qui reconnaît, en 2018, en allant rencontrer Josette Audin, la responsabilité de l'état français et de son armée dans la mort de Maurice Audin.

Josette Audin et sa famille se considéraient comme Algériens, mais doivent revenir en France et prendre la nationalité française après le coup d'état de 1965. En troisième, Michèle Audin hésite et choisit les maths. Elle en fera beaucoup avec sa mère. Elle passe ensuite par l'Ecole normale supérieure de jeunes filles dite de Sèvres, puis se lance dans la recherche sous la direction de François Latour, soutient une thèse en 1986,  devient professeure à l'université de Strasbourg, continuant ses recherches, rédigeant aussi des documents pour ses étudiants. Elle prend sa retraite en février 2014.

Au début des années 2000, Michèle Audin quitte un peu la recherche mathématique et s'engage dans des domaines qui l'ont toujours intéressé : l'histoire des mathématiques, l'histoire de la Commune, la littérature. Sa production va être extraordinaire.

Michèle Audin dit qu'elle n'est pas historienne des mathématiques, ce n'est pas son métier, mais ses textes sur Sofia Kovalevskaya (1850-1891) et Jacques Felbau (1914-1945) montrent son attachement à écrire sur des destins difficiles. Sofia Kovalevskaya est dans un monde d'hommes et les universités allemandes lui refusent les contacts nécessaires pour s'intégrer dans le monde mathématique ; Michèle Audin décrit ses difficultés avec beaucoup de compassion ; c'est un livre magnifique. Le texte sur Jacques Feldbau est tourné vers la topologie, jusqu'à sa mort d'épuisement au bout des marches folles organisées par les nazis à la fin des camps en mai 1945.

La production littéraire de Michèle Audin est considérable : une dizaine de beaux livres : Cent vingt et un jours, Mademoiselle Haas, La formule de Stokes… Peut-on ranger dans cette catégorie le livre émouvant sur son père de 2013 : Une vie brève ?

Les recherches inlassables de Michèle Audin sur l'histoire de la Commune conduisent à cinq livres publiés ces dernières années, histoire de destins particuliers et difficiles ou aperçus plus généraux des sujets sur lesquels notre collègue Gérard Hamon travaillait également.

Enfin, appuyée par Jacques Roubaud, Michèle Audin entre à l'Oulipo en juin 2009, elle y était MA suivant les usages de ce groupe. Je ne sais, sauf exception,  exactement la nature des contraintes qu'elle s'est imposée dans l'écriture de ses livres. Son rôle à l'Oulipo a été très actif ; elle rédigeait tous les compte-rendus.

Le dernier livre de Michèle Audin, dont elle discutait encore en octobre 2025, quelques jours avant sa mort, est Berbessa, l'histoire de sa  famille ancrée depuis les années 1850 en Algérie.

Bibliographie

La liste de ses livres est donnée à la fin de Berbessa. On pourrait citer bien d'autres choses…
Quelques pistes : https://audin.pages.math.unistra.fr/
Gazette de la Société mathématiques de France, \no 171, janvier 2022, p. 52-57 (interview de Michele Audin) ; https://femmes-et-maths.fr/wp-content/uploads/2025/11/interview-Michele-Audin.pdf
Exposé de Laurent Mazliak : https://www.youtube.com/watch?v=ANu8rxyM7MQ (une femme de cœur dit-il).
Exposé de Valérie Beaudouin : https://www.youtube.com/watch?v=9hJAxAawTEk. 
Citons aussi l'intervention de Cédric Villani aux obsèques de son frère Pierre Audin, professeur au Palais de la découverte  : https://www.pierremansat.com/2023/06/discours-de-cedric-villani-aux-obseques-de-pierre-audin.html

 

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